Thaïlande : Un programme en santé mentale avec et pour les réfugiés birmans
Thaïlande : Un programme en santé mentale avec et pour les réfugiés birmans
Raphaële Catillon travaille comme psychologue pour Aide Médicale Internationale depuis six mois dans les camps de réfugiés birmans à majorité karen en Thaïlande. À l’occasion d’un break à Paris, elle raconte la vie du camp et son travail avec les populations qui y vivent.
Après un master en psychopathologie clinique et des missions courtes menées parallèlement à ses études, Raphaële s’est spécialisée dans la psychologie liée à la maltraitance infantile et aux violences familiales. Elle a déjà effectué des missions en Inde à Calcutta pour venir en aide aux enfants des rues et aux personnes en fin de vie, et en Argentine dans un hôpital de Buenos Aires.
À partir de la base de Maesot, Raphaële met en place et supervise les activités en santé mentale dans les trois camps de la région de Tak où A.M.I. travaille : Maela, Umpiem, et Nupoe.
Quels sont les objectifs du programme de soutien psychologique d’A.M.I. ?
Je travaille en collaboration avec une psychologue thaïlandaise du nom de Goi, spécialisée dans l’eastern psychology, qui est une approche de la psychologie assez différente de celle que l’on pratique en France.
L’eastern psychology vise à accepter l’instant présent. On ne parle pas en termes de symptômes cliniques, et les pathologies mentales ne sont pas classifiées comme on le fait en psychologie clinique (celle pratiquée généralement dans les pays occidentaux). Nous pratiquons donc les deux (eastern psychology et psychologie clinique), la rencontre de ces deux écoles de pensée de la psychologie est enrichissante et permet une complémentarité intéressante dans notre approche de la population des camps.
Ensemble, nous supervisons trois équipes de psychocare givers réparties sur les trois camps. Nous menons beaucoup d’activités de formation et de training car les psychocare givers sont des réfugiés birmans formés par A.M.I. au soutien psychologique. Goi se charge de donner confiance en eux aux psychocare givers pour qu’ils soient suffisamment « solides » avant d’intervenir auprès des bénéficiaires. Il faut qu’ils sachent mettre une distance entre leur vie présente et leur vie passée et c’est précisément le but de l’eastern psychology.
Je les accompagne pour voir les patients de manière ponctuelle toujours dans un objectif d’appui, de transmission, et surtout de former la personne. Lors des entretiens, j’apporte un éclairage sur la situation avec un regard clinique. On forme beaucoup, on gère les équipes des trois camps et mon rôle est également de superviser Goi.
Quels sont les besoins en soutien psychologique des personnes déplacées qui vivent dans les camps ?
Les réfugiés sont souvent dans des états de stress post-traumatique avec des problèmes de dépression, une anxiété généralisée, des troubles du sommeil et de l’appétit. Ils n’ont pas l’habitude de se tourner vers des psychologues.
Les angoisses liées au passé et à l’avenir ressurgissent avec la possibilité de partir dans des pays tiers, notamment aux États-Unis, en Australie, en Suède et en Norvège. Les personnes qui souhaitent s’inscrire dans ce processus doivent présenter une candidature pour obtenir un numéro des Nations Unies et ensuite pouvoir postuler au départ. C’est souvent un facteur de stress car il y a beaucoup de séparations de familles, des maris qui partent sans savoir s’ils réussiront un jour à regrouper leur famille dans le pays d’arrivée.
Nous faisons beaucoup d’activités de sensibilisation, notamment sur le problème du suicide. Eu égard aux conditions de vie très dures des camps de réfugiés, il y a un fort taux de suicide et de tentatives de suicide. Nous essayons donc de faire connaître notre présence et notre disponibilité aux personnes qui en ont besoin. Un autre problème très prégnant dans le camp est lié à l’alcool. De fait, des problématiques sous-jacentes à la consommation d’alcool apparaissent : les violences sexuelles, les violences domestiques, la dépression. C’est pourquoi nous orientons autant que possible les activités de prévention contre l’abus d’alcool.
Avec Goi, nous souhaitons mettre en place de la thérapie par l’art et des groupes de paroles, mais cela prend du temps car nous formons les réfugiés du camp. Les psychocare givers animent également des séances de relaxation et de yoga pour tenter d’apaiser la tension chez les gens et libérer les maux. Mais cette activité prend du temps à mettre en place car il y a beaucoup de renouvellement dans le personnel local d’A.M.I. et il faut donc à chaque fois former de nouvelles personnes.
Vous nous expliquiez qu’aller voir un psychologue n’est pas dans les habitudes des personnes, comment parvenez vous à les rencontrer ?
Nous ne voulons pas imposer notre vision de la psychologie occidentale, ce que nous souhaitons c’est que les réfugiés sachent que nous sommes disponibles pour les écouter et les recevoir. Comme ce sont les équipes locales formées par A.M.I. qui apportent le soutien psychologique et animent les groupes de parole, ils peuvent expliquer leur travail et aller à la rencontre des gens de manière très naturelle. Tout passe par la sensibilisation. L’inconnu fait peur. Donc il faut toujours expliquer notre présence aux personnes. Nous organisons chaque année la semaine de la santé mentale en octobre, qui est une semaine de sensibilisation aux problèmes mentaux. Nous leur expliquons dans quelle mesure le programme d’A.M.I. peut soulager leur souffrance.
Nous faisons aussi de la sensibilisation au niveau du staff des camps, car il ne faut pas oublier qu’ils ont eux-mêmes des réfugiés. Des groupes de discussion sont régulièrement organisés pour les soutenir. Au niveau du staff médical d’A.M.I., on essaie de travailler directement avec les medics (personnel médical composé de réfugiés formés aux soins médicaux) ainsi que les nurses (infirmiers), pour qu’ils aient le réflexe de référencer les personnes en état de souffrance psychique, comme des personnes en fin de vie, ou les personnes qui les ont consultés après des violences familiales ou une tentative de suicide.
Vous êtes à la moitié de votre mission, pouvez-vous nous dresser un petit bilan de votre activité ?
Je pense que le programme se révèle efficace pour les gens car ils reviennent nous voir et parfois nous expriment directement leur satisfaction. Nous pratiquons des visites à domicile pour éviter les ruptures de prise en charge. Les gens nous disent qu’ils vont mieux, qu’ils arrivent à dormir. Bien sur ce n’est pas un acquis définitif car la vie des camps est très rude. C’est pour cela que j’apprécie l’eastern psychology : on accepte de vivre le moment présent en éloignant les angoisses du passé et le stress de la vie future. Ce qui ressort de cette expérience est un bel échange, je suis là pour former les gens mais je reçoit énormément au niveau professionnel et humain.
Français
English
