Thaïlande : au cœur des camps de réfugiés
Thaïlande : au cœur des camps de réfugiés
A.M.I. intervient dans des camps de réfugiés à proximité de la frontière birmane. Pouvez-vous nous décrire les particularités du contexte dans lequel s’inscrit cette mission ?
Les réfugiés présents dans ces camps viennent majoritairement de la Birmanie/Myanmar, qu’ils ont fuie. Les premiers camps thaïlandais sont apparus dans les années 80. Avant cela, les réfugiés étaient dans des camps situés en Birmanie. Depuis quelques années, l’UNHCR (Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés) a mis en place une politique de relocalisation, c’est-à-dire de vagues d’émigrations initiées par différents pays d’accueil. Petit à petit, les camps sont passés de lieu de vie à lieu de passage. Depuis la création de ce projet, plus de 30 000 réfugiés ont émigré et ont été remplacés par de nouveaux arrivants. La plupart de ces derniers n’envisagent pas de rester longtemps, ces camps étant pour eux un lieu de transit, comme un hall d’aéroport, en attendant d’être réorientés vers un autre pays. Pourtant, dans la réalité, ce n’est pas le cas : beaucoup arrivent en pensant repartir assez vite, mais il n’y a aucune garantie ou certitude de départ, et les démarches sont lourdes et longues. Beaucoup attendent encore de franchir la première étape, qui est l’enregistrement sur la liste des personnes intéressées par la relocalisation. Encore une fois, cette éventualité n’est pas évidente. Ce n’est pas un droit acquis, contrairement à ce que semblent penser certains réfugiés qui ne comprennent ni les mesures et les contraintes, ni la durée des procédures ou encore la possibilité que la relocalisation puisse leur être refusée. Beaucoup viennent ici dans l’espoir de pouvoir partir aux États-Unis. Mais le rêve américain n’est bien souvent qu’une utopie. Ces illusions perdues créent des frustrations chez les réfugiés, à cause de ce hiatus entre leurs attentes et l’expérience réelle. L’alcoolisme et la dépression, s’ils existaient déjà avant pour des problèmes liés au confinement, semblent s’être aggravés avec ces nouvelles problématiques.
Les migrants vivant dans ces camps sont d’origines diverses. Les camps sont des mosaïques de petites communautés différentes ce qui créé parfois un manque de cohésion pouvant également être à l’origine de certains mal-êtres. On peut ajouter à cela le fait que la grande majorité des personnes présentes sur les camps, ainsi que la plupart des associations locales, sont Karens, ce qui peut parfois créer, chez les minorités, un sentiment de mise à l’écart et une difficulté d’accès à certains services, entre autre à cause de la barrière de la langue, qui est souvent le principal obstacle.
C’est sur cet arrière plan, éprouvant psychologiquement pour ces populations, que se déroule la mission d’A.M.I..
L’un des volets des programmes d’A.M.I. en Thaïlande est la santé mentale. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Si la santé physique reste la principale de nos préoccupations, les conditions de vie que je viens d’évoquer donnent une place importante aux problèmes liés à la santé mentale. Il faut ajouter à cela l’expérience migratoire qui n’est jamais facile, encore moins lorsque partir n’a pas été un choix.
L’une des plus grosses tâches des équipes d’A.M.I. dans ce domaine a été de destigmatiser la santé mentale, avec un travail important sur l’image des pathologies qui y sont liées. Elles ne sont pas une tare, et peuvent concerner tout le monde, à des moments particuliers, à la suite d’un deuil par exemple, ou lors d’une rupture. À ces éléments s’ajoute la situation de déplacé, qui est source de dépression par elle-même, et la problématique de la relocalisation, particulièrement anxiogène. Les personnels de santé mentale sont appelés « psycho care givers » : cette appellation n’est pas chargée de connotations négatives, elle sous-entend plus l’aide et l’assistance qu’une réelle demande de soins médicaux. Cela participe à dédramatiser les soins de santé mentale.
Dans le cadre de ce programme, des groupes de paroles, des entretiens individuels, des activités avec les enfants, des séances de relaxation sont organisés. Nos équipes, fortes et bien formées, sont issues des populations locales. Elles sont reconnues par les acteurs des autres associations. Leur travail est valorisé, et les relations sont généralement très bonnes.

Les équipes d’A.M.I. ont organisé la semaine de la santé mentale au début du mois d’octobre dernier, à l’occasion de la journée mondiale de la santé mentale. Comment s’est-elle déroulée ?
Bien. Elle a été organisée conjointement par Coralie (qui a depuis été remplacée par Raphaele), psychologue expatriée, Goi, psychologue superviseuse, et le reste de l’équipe des « psycho care givers ». Ils ont mis sur pied cette semaine de la santé mentale simultanément dans les trois camps de réfugiés dans lesquels A.M.I. intervient. Le message global était encore une fois la destigmatisation des problématiques liées à la santé mentale, telle que je l’expliquais tout à l’heure. Des concerts, des cours de yoga, des groupes de paroles ont été organisés, des questionnaires basés sur l’échelle du bonheur ont été distribués, des ateliers mis en place avec les enfants… Nous voulions faire cette manifestation de manière ludique, en dédramatisant l’approche de la santé mentale, et surtout en soulignant le fait que tout le monde, y compris les travailleurs sociaux et médicaux que nous comptons dans nos équipes et au sein des équipes des autres organisations, internationales aussi bien que locales, parfois eux-mêmes déplacés, peuvent être concernés.
Autre volet du programme A.M.I. en Thaïlande, la lutte contre le VIH/sida. La journée mondiale a eu lieu le 1er décembre dernier. Quelles actions particulières avez-vous mises en place ?
Il s’agissait d’une part de parler de prévention, de valoriser le dépistage, et d’autre part de tenter, comme pour la santé mentale, de lutter contre les discriminations des personnes atteintes du sida. Pour aller dans ce sens, des groupes de paroles ont été organisés, afin que les personnes malades puissent faire part de leur expérience et de la réalité de leur quotidien. Les VCT counsellors (voluntary conselling and testing) étaient présents et ont animé cette journée.
Cette journée a également été l’occasion d’organiser une campagne visant à sensibiliser les populations à propos du don du sang. Nous ne disposons pas d’une banque du sang comme en France, mais d’une liste de donneurs potentiels, appelés en cas de besoin. Il est donc important que cette liste soit la plus fournie possible. Cette campagne visait à mieux informer les personnes sur l’importance du don du sang et à les inciter à s’inscrire sur cette liste de donneurs potentiels, et cette dernière s’est étoffée.
La journée s’est bien déroulée, toujours en mêlant sensibilisation sur un sujet grave et apprentissage ludique.

Quels sont les projets à venir ?
Un travail de fond est nécessaire auprès des jeunes, en matière de prévention du VIH/sida : cette classe d’âge, à risque, se renouvelle sans cesse. La diffusion d’informations sur les moyens de transmissions du virus, la sensibilisation et la prévention sont donc à recommencer systématiquement. Nous mettons en place des actions de prévention dans les écoles, organisons des concours de cuisine, des concerts qui nous permettent de les sensibiliser mais aussi de limiter les discriminations envers les personnes atteintes du sida. Enfin, plus généralement, nous tentons d’attirer l’attention sur l’utilisation du préservatif et la réduction des comportements à risque.
Nous tentons aussi d’intensifier la collaboration entre A.M.I. et les autres ONGs présentes, l’idée étant d’offrir aux populations une aide et un soutien qui soient les plus simples et les plus complets possible, en évitant les duplications et en s’assurant que les messages diffusés par les divers acteurs sont similaires et cohérents.
Le travail commun entre nos équipes de « psycho care givers » et d’autres ONGs présentes tend à être renforcé. Par exemple avec Handicap International, qui s’occupe, entre autres, des destigmatisations liées à l’infirmité. Des échanges ont déjà eu lieu, l’idée étant de travailler conjointement tant sur l’aspect physique du handicap que sur sa dimension psychologique, et de renforcer les compétences et connaissances, tant des équipes AMI que de celles d’Handicap International, à travers diverses formations.
Un autre projet est de travailler à la rédaction d’un guide concernant les abus de drogue et d’alcool, à destination des travailleurs sociaux et médicaux, en collaboration avec différentes associations qui seraient impliquées dans le travail avec les personnes dépendantes. Ces actions menées en commun permettent de s’apporter mutuellement des compétences, de véhiculer les mêmes informations et donc de gagner en efficacité.
Posté le 1er avril 2009
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